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En 2003, lorsque la réforme Fillon avait aligné la durée de cotisation du public sur celle du privé (quarante années pour une retraite à
taux plein), le gouvernement avait obtenu l’accord d’une partie des partenaires sociaux, en particulier de la CFDT.
Pourtant, cinq années plus tard, personne ne veut entendre parler du passage de 40 à 41 années que le gouvernement entend imposer.
Pourquoi la situation a-t-elle changé à ce point entre 2003 et 2008 ?
Tout d’abord, la réforme de 2003 reposait sur un principe d’équité entre public et privé, qui semblait à beaucoup un préalable indispensable pour un débat serein sur l’équilibre à long terme
de notre système de retraite. Cette dimension d’équité était, en outre, renforcée par les avancées obtenues par la CFDT sur les carrières longues, avec la possibilité pour les salariés ayant
commencé à travailler jeune de partir avant 60 ans, alors qu’auparavant ils se retrouvaient fréquemment à atteindre 44 ou 45 années de cotisations avant de pouvoir prendre leur
retraite.
Rien de tel avec la «réforme» de 2008.
Le passage de 40 à 41 années relève d’une logique purement financière de colmatage du déficit courant, particulièrement difficile à accepter de la part d’un gouvernement qui n’a guère
montré l’exemple en matière de responsabilité budgétaire face aux générations à venir.
Faut-il rappeler que le paquet fiscal voté l’été dernier va priver l’Etat de plus de 15 milliards d’euros de recettes par an, alors que le déficit annuel de la branche vieillesse est
actuellement inférieur à 5 milliards ?
Fort logiquement, François Chérèque a fait remarquer au gouvernement qu’il devait d’abord montrer l’exemple, et qu’il existait bien d’autres façons de trouver les 2,5 milliards d’économies
que le passage à 41 ans est censé apporter d’ici à 2012, par exemple en relevant les cotisations patronales de 0,5 point. Le leader de la CFDT aurait pu ajouter que l’exonération des
heures supplémentaires coûte pour son seul effet d’aubaine plus de 6,5 milliards d’euros par an, dont plus de 2,5 milliards au titre des cotisations retraites
perdues.
La période 2003-2008 a en outre démontré les limites des mesures d’allongement de la durée de cotisation, tant que des efforts importants n’auront pas été réalisés pour améliorer le
taux d’emploi des seniors.
Au moment de la liquidation de la retraite, moins de 40 % des salariés sont actuellement en situation d’emploi.
Pour les autres, le passage à 41 ans aura surtout pour effet d’allonger la durée passée au chômage et de réduire le montant des pensions. Pour autant, se reposer sur le sérieux budgétaire,
l’emploi des seniors et l’augmentation graduelle des cotisations pour garantir l’avenir des retraites ne serait guère plus satisfaisant que de tout miser sur l’allongement progressif de la
durée de cotisation.
Dans les deux cas, cela reviendrait à entrer dans une course sans fin et à repousser aux calendes grecques toute véritable sécurisation du droit à la retraite.
Quelles que soient les incertitudes liées aux simulations réalisées par le Conseil d’orientation des retraites, personne ne croit une seconde que le passage à 41 ans ou qu’une augmentation
de cotisation de 0,5 point suffiront pour garantir les retraites des décennies à venir. La vérité est que les générations qui prendront leur retraite en 2030 ou 2050 n’ont actuellement
aucune idée précise de ce que sera le montant de leur pension, à la fois du fait de ces incertitudes financières et de l’effroyable complexité des règles en vigueur, conséquence de l’empilement
des régimes et des modes de calculs.
Seule une refonte générale de nos régimes de retraite permettrait aujourd’hui de clarifier ces droits et de dépasser les exercices habituels de rafistolage et de colmatage des déficits
courants.
A l’image de la remarquable réforme mise en place en Suède entre 1994 et 2008, la meilleure solution consisterait à appliquer à tous les travailleurs (public et privé, cadres et
non-cadres, salariés et non-salariés) un système unifié de retraite par répartition fondé sur des comptes individuels de cotisations.
Des études récentes ont montré que, contrairement à une idée reçue, une telle transition serait viable en France, et avantagerait les salariés modestes (1).
Cette réforme permettrait de dépasser les logiques purement financières et de dessiner une sortie par le haut de la crise actuelle des régimes de retraites.
(1) Antoine Bozio et Thomas Piketty, «Retraites : pour un système de comptes individuels de cotisations», à consulter sur www.jourdan.ens.fr/piketty
Par Thomas Piketty,
directeur d’études à l’EHESS,
professeur à l’Ecole d’économie de Paris.
http://www.liberation.fr/rebonds/chroniques/economiques/324775.FR.php
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